Dans beaucoup de familles, le plateau de dames du dimanche cache une petite comédie bien rodée : le grand-père qui « oublie » de prendre un pion, qui regarde ailleurs au bon moment, qui laisse filer la victoire sans jamais l’avouer. Ce scénario, tendre en apparence, interroge pourtant de plus en plus de parents qui voient leurs enfants grandir avec l’idée que gagner est automatique, que l’effort ne sert à rien face à l’amour inconditionnel d’un papy ou d’une mamie. Entre le plaisir immédiat de voir un enfant de cinq ans sauter de joie et la nécessité de lui apprendre à perdre, la frontière est plus fine qu’il n’y paraît. C’est en évoquant ce sujet avec une psychologue, presque par hasard, qu’une bascule s’est opérée : comprendre ce que cette triche affectueuse retirait vraiment à l’enfant a suffi à tout changer, sans pour autant transformer les parties de dames en examen de passage.
- Laisser systématiquement gagner un enfant l'empêche d'apprendre à gérer la défaite et la frustration.
- Il est préférable de commencer par des jeux de hasard (jeu de l'oie, petits chevaux) plutôt que des jeux de stratégie comme les dames, où la défaite reflète une différence de compétence.
- Pour instaurer plus d'équité sans gâcher le plaisir, il faut choisir un jeu adapté à l'âge, prévoir des parties courtes, annoncer les règles à l'avance et montrer l'exemple en cas de défaite.
Quand laisser gagner devient une habitude qui dérape
Au départ, personne ne voit le mal. Un grand-parent qui triche aux dames pour que son petit-fils savoure une victoire, c’est une scène presque attendrissante, de celles qu’on raconte volontiers en famille. Le problème survient lorsque cette exception devient la règle, partie après partie, semaine après semaine. L’enfant ne découvre plus le jeu avec ses aléas et ses efforts, il expérimente une version édulcorée où il gagne systématiquement, sans jamais rencontrer la moindre résistance. À cinq ans, on ne mesure pas encore la différence entre une victoire méritée et une victoire offerte, mais le cerveau, lui, enregistre un schéma : jouer, c’est gagner, point final. Ce conditionnement finit par poser question dès que l’enfant se retrouve face à un adversaire qui ne triche pas, à l’école ou chez un copain, et découvre alors la défaite sans aucun outil pour l’encaisser. Le grand-père, dans cette histoire, n’a rien d’un manipulateur : il cherche simplement à préserver un moment de complicité et à voir son petit-fils heureux. Mais cette bienveillance, répétée sans limite, peut discrètement priver l’enfant d’un apprentissage essentiel.
Ce que la psychologue m’a appris sur les vraies limites de la triche bienveillante
La discussion avec la psychologue a permis de poser des mots précis sur une intuition diffuse. Son constat tenait en une phrase simple : laisser occasionnellement gagner un jeune enfant peut entretenir son intérêt pour le jeu, mais le faire systématiquement limite les occasions d’apprendre à perdre. Autrement dit, ce n’est pas la triche elle-même qui pose problème, c’est sa fréquence et son caractère automatique. Un enfant qui ne connaît jamais l’échec en jouant ne développe pas les compétences nécessaires pour gérer la frustration, relativiser une défaite ou simplement accepter que tout le monde ne peut pas gagner à chaque fois. La psychologue a aussi partagé une piste très concrète et finalement assez logique : commencer par des jeux de hasard plutôt que par des jeux où la défaite reflète directement une différence de compétence. Un jeu de dés ou un jeu de l’oie reposent sur le hasard, ce qui permet à l’enfant de perdre sans que cela soit lié à son manque de talent face à l’adulte, tandis qu’un memory fait appel à la mémoire et à l’attention. Cette nuance change tout : perdre à un jeu de hasard, c’est une question de chance ; perdre aux dames ou aux échecs, c’est une question de stratégie, bien plus difficile à encaisser pour un petit joueur en construction.
Comment j’ai changé nos règles du jeu sans gâcher le plaisir de mon fils
Changer les habitudes de jeu en famille ne signifie pas transformer chaque partie en séance d’entraînement sérieuse. Il s’agit plutôt de réintroduire un minimum d’équité tout en gardant la dimension ludique et chaleureuse qui faisait tout l’intérêt de ces moments partagés avec le grand-père. Plusieurs ajustements simples permettent d’y parvenir :
- Choisir un jeu adapté à l’âge de l’enfant, en privilégiant le hasard plutôt que la stratégie pure dans les premières années
- Prévoir des parties courtes pour éviter la lassitude et limiter la frustration si la défaite arrive
- Annoncer les règles avant de commencer, y compris la possibilité de perdre, pour que l’enfant intègre cette éventualité comme normale
- Montrer soi-même comment réagir à une défaite, avec calme et un brin d’humour, pour servir de modèle
Dans cette histoire, le grand-père n’a pas forcément tort de vouloir préserver le plaisir de son petit-fils, tout comme le parent n’a pas tort de vouloir faire respecter les règles du jeu. La vraie question n’est pas de savoir qui doit gagner, mais si le jeu donne réellement une chance à chacun. Un petit tableau permet d’y voir plus clair selon le type de jeu choisi :
| Type de jeu | Part de hasard | Adapté dès 5 ans |
|---|---|---|
| Jeu de l’oie | Élevée | Oui |
| Memory | Moyenne | Oui |
| Dames | Faible | Avec accompagnement |
| Petits chevaux | Élevée | Oui |
En pratique, cela veut dire proposer d’abord des jeux où le hasard fait la loi, puis introduire progressivement des jeux de stratégie comme les dames, en acceptant que l’enfant perde parfois, sans dramatiser ni se transformer en adversaire impitoyable. L’enjeu n’est pas de gagner contre son fils, mais de lui offrir un terrain d’apprentissage où la victoire a de la valeur parce qu’elle n’est pas automatique.
Au fond, ce changement de regard n’a rien retiré à la magie des après-midis jeux de société en famille. Le grand-père continue de jouer, le fils continue de s’amuser, mais désormais la victoire a un goût différent, plus sincère, et la défaite devient une étape normale plutôt qu’un événement inconnu. C’est peut-être cela, le plus grand service à rendre à un enfant : lui apprendre que perdre une partie de dames ne signifie jamais perdre l’amour de ceux qui jouent avec lui.

