Et si laisser gagner son enfant à chaque partie de société revenait, en réalité, à lui rendre un mauvais service ? La question mérite d’être posée, surtout quand on l’a soi-même expérimenté pendant deux longues années. Deux ans de Uno truqués, de petits chevaux où je feignais la maladresse, de dominos où je laissais mon fils triompher sans jamais lui opposer la moindre résistance. Je pensais protéger sa confiance en lui. Une psychologue m’a fait comprendre que je protégeais surtout la mienne.
- Laisser systématiquement un enfant gagner le prive d'un entraînement essentiel à la régulation émotionnelle face à la frustration
- Une psychologue recommande de jouer honnêtement, de verbaliser ses propres ressentis et de proposer une revanche plutôt que d'éviter toute défaite
- Après réintroduction progressive de la défaite via des jeux courts, l'enfant encaisse désormais ses pertes avec plus de calme et demande spontanément une revanche
Pourquoi je laissais toujours gagner mon fils (et ce que ça cachait de moi)
Au départ, tout paraissait logique. Mon fils avait cinq ans, il pleurait à la moindre défaite, et l’idée de gâcher une soirée jeux pour une histoire de cartes me semblait absurde. Alors je trichais discrètement. Je ratais volontairement mes lancers de dés, je jouais mes pires cartes au moment décisif, je laissais filer des victoires qui n’auraient jamais dû être siennes. Avec le recul, je me rends compte que ce n’était pas seulement pour lui épargner des larmes. C’était aussi pour m’épargner à moi le spectacle de sa frustration, ses cris, cette petite déception dans ses yeux que je ne supportais pas de croiser. J’évitais son inconfort parce que je fuyais le mien. En creusant un peu, la psychologue m’a fait remarquer que ce réflexe touchait souvent des parents ayant eux-mêmes grandi avec un rapport compliqué à l’échec, où perdre était vécu comme une humiliation plutôt que comme une étape banale de l’apprentissage. Je cochais toutes les cases.
Le déclic avec la psychologue : perdre n’est pas un drame, c’est un entraînement
Lors d’un rendez-vous initialement prévu pour parler d’autre chose, j’ai évoqué ces fameuses soirées jeux en passant, presque comme une anecdote sympathique. La réaction de la psychologue a été immédiate et sans détour : en écartant systématiquement la défaite de son quotidien, je privais mon fils d’un entraînement essentiel. Expérimenter la défaite lors des parties en famille permet au jeune cerveau de réguler doucement sa frustration. Autrement dit, chaque partie perdue, dans un cadre sécurisant comme le salon familial, constitue une micro-séance d’apprentissage émotionnel. L’enfant ressent la déception, la colère parfois, puis apprend progressivement à la traverser sans qu’elle le submerge. En le protégeant de tout échec, je ne faisais que reculer l’échéance : un jour ou l’autre, à l’école, dans la cour de récréation ou plus tard dans sa vie d’adulte, il devrait bien affronter une défaite. Sans avoir eu l’occasion de s’y frotter en douceur, le choc risquait d’être bien plus violent. Ce jour-là, j’ai compris que mon rôle n’était pas d’éliminer la frustration de son chemin, mais de l’accompagner pour qu’il apprenne à la digérer.
Pour mieux visualiser ce que cette prise de conscience impliquait concrètement, voici un tableau comparatif entre mon ancienne façon de jouer et celle que j’ai adoptée depuis.
| Ancienne attitude | Nouvelle attitude |
|---|---|
| Je trichais pour qu’il gagne systématiquement | Je joue honnêtement, sans avantage artificiel |
| J’évitais toute forme de tension pendant la partie | J’accueille sa frustration sans la minimiser ni la dramatiser |
| Je changeais les règles en cours de jeu pour l’arranger | Je respecte les règles annoncées dès le début |
| Je détournais l’attention en cas de défaite imminente | Je nomme calmement ce qui se passe : « tu as perdu cette manche, c’est frustrant » |
Comment j’ai réintroduit la défaite en douceur dans nos soirées jeux
Changer une habitude ancrée depuis deux ans ne s’improvise pas du jour au lendemain. J’ai procédé par étapes, en m’appuyant sur quelques principes simples suggérés par la psychologue.
- Commencer par des jeux courts et rapides, où l’issue d’une défaite ne pèse pas trop lourd émotionnellement
- Verbaliser ses propres ressentis quand je perds moi-même, pour lui montrer qu’un adulte encaisse aussi une défaite sans s’effondrer
- Éviter les félicitations excessives lors des victoires et les consolations excessives lors des défaites, pour ne pas dramatiser l’enjeu
- Proposer systématiquement une revanche, pour ancrer l’idée qu’une partie perdue n’est jamais définitive
- Valoriser l’effort et le plaisir du jeu plutôt que le seul résultat final
J’ai d’abord réintroduit la défaite sur des jeux légers comme le memory ou le pierre-feuille-ciseaux, où les enjeux émotionnels restent modestes. Puis, progressivement, sur des jeux plus longs comme les petits chevaux ou le Uno, en assumant pleinement mes propres coups gagnants. Les premières fois, il y a eu des larmes, quelques cris de dépit, un « c’est pas juste » lancé avec conviction. Mais rien d’insurmontable. En restant calme, en reconnaissant sa frustration sans chercher à l’effacer immédiatement, j’ai vu quelque chose se transformer chez lui. Cet automne, alors que les soirées raccourcissent et que les jeux de société reprennent leur place au coin du salon, je mesure à quel point ce changement a porté ses fruits.
Depuis que j’ai changé ma façon de jouer avec lui, mon fils encaisse ses défaites avec un calme qui me surprend chaque fois. Il n’aime toujours pas perdre, personne n’aime ça, mais il ne s’effondre plus. Il serre parfois les dents, souffle un bon coup, puis demande une revanche. Cette petite scène, banale en apparence, résume à elle seule tout le chemin parcouru. Ce que je bloquais chez lui n’était pas un manque de résilience, mais un manque d’occasions de la construire, parce que je m’interposais systématiquement entre lui et la défaite.
En repensant à ces deux années de victoires arrangées, je réalise que je croyais protéger mon fils alors que je le privais surtout d’un apprentissage précieux. Laisser un enfant perdre de temps en temps, dans un cadre bienveillant, n’a rien de cruel : c’est au contraire un cadeau discret pour sa construction émotionnelle future. Et vous, laissez-vous encore systématiquement gagner vos enfants, ou avez-vous, vous aussi, franchi le pas de la défaite partagée ?

